Maîtrise d'œuvre · 2026
Limites de prestations entre lots : le tableau qui évite le trou et le doublon
Le plaquiste dit que le calfeutrement autour de la gaine est au plombier. Le plombier dit qu'il est au plaquiste. Le CCTP de l'un n'en parle pas, celui de l'autre dit « suivant limites de prestations », et le tableau de limites de prestations, lui, a été repris d'une opération précédente qui n'avait pas de lot faux plafonds. Personne n'a chiffré le calfeutrement. Il sera fait quand même — et quelqu'un le paiera deux fois son prix.
Pourquoi c'est la passe que les outils ne font pas
Dans notre guide sur la relecture d'un DCE avant diffusion, la cinquième des six passes porte sur les limites de prestations, et nous avions écrit qu'aucun outil ne la remplace. Ce guide la développe, parce qu'elle mérite mieux qu'un paragraphe : c'est la famille de contradictions la plus chère — elle se découvre en exécution, pas en consultation — et c'est celle qui demande de connaître le projet.
La raison est simple. Les quatre autres familles (CCTP contre DPGF, délais, pièces citées et absentes, indices désynchronisés) sont des contradictions entre ce qui est écrit : on les trouve en comparant des documents. Les trous de limites de prestations sont souvent des contradictions entre ce qui est écrit et ce qui va se construire : la prestation manquante n'est écrite nulle part. On ne la trouve qu'en se demandant, interface par interface, qui fait quoi sur ce chantier-là.
Le trou et le doublon ne coûtent pas la même chose
Les deux défauts viennent de la même négligence, mais ils ne se paient ni au même moment ni par la même personne.
- Le trou apparaît en exécution, au moment où la prestation devient nécessaire : la trémie qui n'a pas été réservée, le raccordement qui n'est à personne, la protection que chaque lot croyait due par le suivant. Il se règle par un ordre de service ou un avenant, hors concurrence, donc à un prix qui n'a pas été mis en compétition — et souvent dans l'urgence, parce que le lot suivant attend. Il se règle aussi, parfois, par un débat sur la question de savoir si la prestation était « nécessaire à la réalisation de l'ouvrage » et donc implicitement comprise dans le prix d'une des entreprises. C'est exactement le débat que le tableau sert à éviter.
- Le doublon ne se voit jamais. Deux entreprises chiffrent le même rebouchage, le même nettoyage, le même échafaudage, et le maître d'ouvrage le paie deux fois dans des prix globaux et forfaitaires qui ne le montrent pas. Il a un effet de bord à l'analyse des offres : les entreprises prudentes l'ont chiffré, les autres non, et les offres ne portent plus sur le même périmètre.
Et un troisième défaut, plus sournois : la limite floue. « Suivant limites de prestations », « en coordination avec le lot concerné », « à la charge du lot intéressé » : ces formules ne sont ni un trou ni un doublon, elles sont les deux à la fois selon qui les lit. Chaque candidat les tranche à son avantage. Une limite de prestation qui ne désigne pas un numéro de lot n'est pas une limite.
Les douze interfaces qui concentrent le risque
Aucune liste n'est exhaustive, et chaque projet crée ses propres frontières. Mais sur un bâtiment courant en corps d'état séparés, ces douze interfaces reviennent presque toujours. Pour chacune, la colonne de droite dit ce que la pièce doit trancher — pas qui doit la porter, qui dépend du projet et des habitudes locales.
| Interface | Ce qui tombe entre deux lots | Ce que la pièce doit trancher |
|---|---|---|
| 1. Réservations | Trémies, fourreaux, percements dans le gros œuvre pour les fluides et l'électricité. | Qui fournit les plans de réservation, à quelle date, et qui paie une réservation oubliée ou réalisée après coup. |
| 2. Rebouchages et calfeutrements | Le vide autour d'une gaine ou d'un réseau qui traverse une paroi, souvent avec une exigence coupe-feu ou acoustique. | Qui rebouche, avec quelle exigence (degré coupe-feu, performance acoustique), et qui fournit le procès-verbal du produit. |
| 3. Menuiseries extérieures ↔ gros œuvre / isolation | Le calfeutrement périphérique, l'appui, la jonction avec l'isolant et le pare-vapeur. | La limite exacte entre la menuiserie, le calfeutrement, l'étanchéité à l'air et le doublage — trois lots peuvent y toucher. |
| 4. Supports et platines | Ce qui porte un équipement lourd, une gaine, un chemin de câbles, un garde-corps. | Qui fournit le support, qui le pose, qui fait le calcul, et sur quel ouvrage il se fixe. |
| 5. Raccordements aux attentes | Le dernier mètre entre un réseau et l'équipement qu'il alimente (ventilation, chauffage, électricité d'un équipement fourni par un autre lot). | Où s'arrête la fourniture du réseau, où commence le raccordement, et qui met en service. |
| 6. Alimentations de chantier | Eau, électricité, éclairage de chantier, branchements provisoires. | Qui les installe, qui les maintient, et si elles relèvent d'un lot ou des dépenses communes. |
| 7. Protections d'ouvrages finis | Les sols, menuiseries, équipements déjà posés que les lots suivants vont abîmer. | Qui protège, jusqu'à quand, et qui répare un ouvrage dégradé par un lot tiers. |
| 8. Nettoyage | Nettoyage courant, nettoyage de fin de lot, nettoyage de mise en service ou de livraison. | Distinguer les trois niveaux, et dire lequel est dans le lot et lequel est commun. |
| 9. Échafaudages et accès | L'échafaudage monté par un lot et utilisé par d'autres. | Qui le monte, qui le conserve pour les autres lots, combien de temps, et qui le démonte. |
| 10. Levage et manutention | La grue, le monte-charge, l'engin de levage d'un équipement lourd. | Mise à disposition ou non, à quel prix, et jusqu'à quelle phase. |
| 11. Déchets | Évacuation, tri, bennes, bordereaux de suivi. | Chaque lot évacue-t-il ses déchets, ou existe-t-il une benne commune ? Qui produit les justificatifs de traçabilité ? |
| 12. Réseaux enterrés et VRD ↔ bâtiment | La jonction entre les réseaux extérieurs et l'entrée dans le bâtiment. | Le point précis (regard, traversée de dalle, nu de façade) où le lot VRD s'arrête. |
Les trois premières lignes sont surlignées pour une raison : ce sont celles qui touchent au feu, à l'acoustique et à l'étanchéité à l'air, c'est-à-dire aux performances que vérifient le contrôleur technique et les mesures de fin de chantier. Un trou sur un calfeutrement coupe-feu n'est pas seulement une dépense imprévue : c'est un avis défavorable et une reprise après fermeture des cloisons.
Le compte prorata : la limite que le CCAG ne trace pas
Toute une partie des interfaces ne s'attribue à aucun lot : ce sont les dépenses communes — consommations d'eau et d'électricité de chantier, nettoyage commun, gardiennage, certaines installations collectives. Elles sont portées à un compte spécial, le compte prorata, puis réparties entre les entreprises, en général au prorata du montant de leurs marchés, ou par affectation directe quand un responsable est identifié.
Le point à connaître quand on écrit le dossier : le CCAG-Travaux 2021 n'organise pas le compte prorata. Il ne contient aucune disposition sur son fonctionnement. Ce qui le fait vivre, c'est une clause du CCAP, qui renvoie souvent à la norme NF P03-001 (écrite pour les marchés privés, mais qui mentionne expressément le compte prorata) ou à une convention type. Sans cette clause, les dépenses communes redeviennent un sujet de négociation entre entreprises en fin de chantier — c'est-à-dire au pire moment. Ce que cette clause doit trancher, point par point, fait l'objet d'un guide à part : compte prorata : ce que le CCAP doit dire.
Trois choses doivent donc être écrites, et concorder entre elles :
- La liste des dépenses communes — et elle doit être cohérente avec le tableau de limites : une prestation ne peut pas être à la fois « commune » dans le CCAP et « à la charge du lot 02 » dans le tableau. C'est un doublon d'un genre particulier, qui se voit à la première facture du gestionnaire du compte.
- Qui tient le compte — souvent le titulaire du gros œuvre, parfois une commission des entreprises.
- La clé de répartition et le sort des dégradations dont l'auteur n'est pas identifié.
Construire un tableau qui tient en exécution
Un tableau de limites de prestations ne se juge pas à sa longueur. Il se juge à une question : le jour d'un désaccord en réunion de chantier, peut-on l'ouvrir et trancher en trente secondes ? Six règles pour qu'il y arrive.
1. Partir de l'allotissement réel, pas de l'opération précédente
Le défaut le plus répandu : un tableau repris d'une affaire antérieure, qui cite un lot qui n'existe pas ici, ou qui en oublie un. Première vérification, mécanique : la liste des lots du tableau est-elle identique à celle du RC et de l'acte d'engagement ? Un lot fusionné, scindé ou déclaré infructueux puis relancé change les frontières. Sur les conséquences du découpage, voir allotissement et lots multiples.
2. Une ligne par interface, un numéro de lot par ligne
Pas de « lot concerné », pas de « suivant besoin ». Une prestation, un lot, désigné par son numéro. Quand une prestation est réellement partagée — le lot A fournit, le lot B pose — elle se découpe en deux lignes, pas en une ligne à deux noms.
3. Distinguer fournir, poser, raccorder, mettre en service
La plupart des trous se logent dans ces quatre verbes. « Équipement à la charge du lot 12 » ne dit pas qui le raccorde ni qui le met en service. Pour les équipements, écrire les quatre colonnes — même si trois d'entre elles désignent le même lot.
4. Reprendre chaque limite dans le CCTP du lot
L'entreprise d'un lot lit son CCTP, rarement l'annexe commune. Chaque limite du tableau doit donc être reprise dans le CCTP de chaque lot concerné, du côté de ce lot. C'est la meilleure garantie contre le trou — et la première source de contradiction si les deux textes divergent. D'où la règle suivante.
5. Vérifier la concordance tableau ↔ CCTP ↔ DPGF
Une prestation attribuée au lot 03 dans le tableau doit apparaître au CCTP du lot 03 et avoir une ligne dans la DPGF du lot 03. Et elle ne doit apparaître au CCTP d'aucun autre lot. C'est la partie de la vérification qui est mécanique — et la plus longue à faire à la main. Sur la structure de la décomposition de prix, voir DPGF : la remplir sans se planter.
6. Dire ce qui se passe quand la limite n'a pas été prévue
Aucun tableau n'est complet. Une clause de repli évite le pire : à qui incombe par défaut une prestation d'interface non prévue — au lot dont l'ouvrage la rend nécessaire, au lot qui intervient en dernier, ou à une décision du maître d'œuvre en réunion, consignée au compte-rendu. L'important n'est pas le choix, c'est qu'il soit écrit avant.
Pour les entreprises qui lisent ce guide de l'autre côté de la table. Si vous chiffrez un lot, le tableau de limites de prestations est la pièce à lire avant la DPGF : c'est elle qui dit ce que votre prix doit contenir. Toute formule floue qui vous concerne mérite une question écrite pendant la consultation — la réponse sera diffusée à tous et fixera la règle pour tout le monde. Notre méthode côté entreprise est dans répondre à un appel d'offres BTP, et la sous-traitance d'une partie de lot dans le guide DC4.
Ce qu'un outil fait ici — et ce qu'il ne fera pas
Nous avons écrit dans le guide précédent que la passe des limites de prestations ne se délègue pas à une machine. C'est vrai pour sa moitié, et il faut dire laquelle.
Ce qui se vérifie par lecture croisée : que le tableau cite tous les lots du découpage réel et aucun autre ; qu'une même prestation n'apparaît pas au CCTP de deux lots ; qu'une limite du tableau commun est bien reprise au CCTP du lot désigné ; qu'elle a une ligne dans la DPGF en face ; que les formules sans numéro de lot (« lot concerné », « suivant besoin ») sont relevées une par une ; que la liste des dépenses communes du CCAP ne recouvre pas une prestation attribuée à un lot. C'est ce type de lecture croisée que BatiAssist applique quand on lui dépose l'archive complète d'un DCE : il lit les pièces les unes contre les autres et signale les incohérences qu'il trouve — sans promettre de toutes les trouver, et chaque point relevé reste à confirmer sur la pièce.
Ce qui ne se vérifie pas : quelles interfaces votre projet crée réellement. Un outil ne sait pas que la gaine technique traverse un plancher coupe-feu au troisième étage, que l'équipement du lot 12 pèse trois tonnes, ou que le lot faux plafonds a été supprimé en cours d'études. La moitié de cette passe demande de connaître le projet, et elle reste le travail du maître d'œuvre. Un filet à contradictions formelles, pas un relecteur métier — la même phrase que dans le guide précédent, et pour la même raison.
Vous montez les dossiers ? La démarche côté maîtrise d'œuvre est décrite sur la page économistes, section maîtrise d'œuvre. Une question sur ce que devient un dossier déposé ici ? Sécurité et données.
Faire relire les frontières entre lots
Déposez l'archive complète du DCE : la lecture croisée des pièces fait ressortir les incohérences entre CCTP, DPGF et pièces communes — dont celles qui touchent aux frontières entre lots. Rien n'est conservé côté serveur. Première analyse offerte, sans carte bancaire.
Faire relire mon DCE →Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un tableau de limites de prestations ?
Une pièce du dossier de consultation, souvent annexée au CCTP des prescriptions communes, qui attribue à un lot, et à un seul, chaque prestation située à la frontière entre deux corps d'état : réservations, calfeutrements, supports, raccordements, protections, nettoyage, déchets. Elle évite deux défauts symétriques : la prestation que personne n'a chiffrée, et celle que deux entreprises ont chiffrée.
Où placer les limites de prestations dans le DCE ?
À deux endroits qui doivent dire la même chose : un tableau unique, généralement annexé au CCTP des prescriptions communes, et le CCTP de chacun des lots concernés, qui reprend la limite de son côté. Le tableau donne la vue d'ensemble ; la reprise garantit que l'entreprise, qui lit surtout son propre cahier, voit ce qui la concerne. Le risque devient alors la divergence entre les deux — un point de relecture à part entière.
Le CCAG-Travaux règle-t-il le compte prorata ?
Non. Le CCAG-Travaux 2021 ne contient pas de disposition organisant le compte prorata. Les marchés s'y réfèrent par une clause du CCAP, qui renvoie souvent à la norme NF P03-001 ou à une convention type, et précise les dépenses communes, qui tient le compte et la clé de répartition. Sans cette clause, les dépenses communes se négocient en fin de chantier.
Qui paie une prestation oubliée entre deux lots ?
Si aucune pièce ne l'attribue et qu'elle est nécessaire, elle se règle au cas par cas — souvent au détriment du maître d'ouvrage, par avenant ou ordre de service, hors concurrence. Une entreprise peut aussi soutenir qu'elle était implicitement comprise dans le prix d'une autre, parce que nécessaire à son ouvrage. C'est précisément le débat que le tableau sert à éviter : écrire la limite coûte une ligne, la trancher en exécution coûte un litige.
Un outil d'analyse peut-il vérifier les limites de prestations ?
En partie. Il vérifie la cohérence formelle : tous les lots du découpage cités, aucune prestation dans deux CCTP, chaque limite reprise au CCTP du lot désigné et présente en DPGF, formules sans numéro de lot relevées. Il ne sait pas quelles interfaces votre projet crée réellement : cela demande de connaître le projet, et reste le travail du maître d'œuvre.
Pour aller plus loin : relire son DCE avant diffusion · les pièces d'un marché public et leur hiérarchie · allotissement et lots multiples · réserves de réception, où les trous d'interface finissent souvent.